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Lettre Vergne-Grenier vers août 1917

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Carte postale, recto. Le seul mot encore lisible en bas à droite signifie «mort». Il s'agit effectivement du «1er Bataillon féminin de la mort».
Carte postale, recto. Le seul mot encore lisible en bas à droite signifie «mort». Il s'agit effectivement du «1er Bataillon féminin de la mort».
Verso.
Verso.

Cette carte postale a été écrite de Russie, probablement de Saint-Pétersbourg, par Jeanne Grenier, épouse Vergne, à destination de sa mère Françoise Tailleur.[1], qui réside à Nice.

Il n'y a pas de salutations, pas de date, pas de signature, comme si le nombre d'informations à transmettre était trop important pour la surface disponible. Le seul mot écrit en russe est «Франция» : France. Le tampon de la poste est indéchiffrable. On n'y lit qu'un "3".

Écrite dans une période troublée, la carte évoque un quotidien qui se heurte aux catastrophes géostratégiques de l'époque.


Sommaire

[modifier] Transcription de la carte-postale

Jeanne Grenier chez elle au Guichet (Orsay) avec son neveu Jean Grenier, en 1925.
Jeanne Grenier chez elle au Guichet (Orsay) avec son neveu Jean Grenier, en 1925.
  1. Celle qui est debout, le chef du bataillon, la Batch
  2. Karova, a été blessée au premier combat ce qui
  3. n'a pas découragé les autres puisqu'un 2ème
  4. bataillon est en formation. Un pays qui a des
  5. femmes si courageuses à opposer à la poltron-
  6. nerie de q.q. lâches, ne peut pas périr…
  7. Nous vivons ici des minutes brûlantes
  8. mais espérons que le salut sortira de
  9. tant de souffrances ! On va probablement
  10. créer une coopérative pour les Français,
  11. c'est à désirer. Ce qui m'inquiète c'est que
  12. nous n'aurons presque ou pas de lait. pour
  13. le petit ce sera difficile. Nous ferons tout ce
  14. qu'il faudra pour qu'il ne soit pas privé, pour
  15. cela nous ferons tous les sacrifices, soyez tranquilles.
  16. Aux petits oiseaux Dieu donne leur pâture.

[modifier] Contexte historique

[modifier] Maria Botchkareva

Maria Botchkareva
Maria Botchkareva

«Batch Karova» est manifestement une transcription phonétique de «Бочкарёва» (soit à peu près : Batchkariova). Autant dire une traduction plus fidèle que ce que la presse internationale de l'époque a retenu : «Botchkareva»…

En tout cas, on reconnait effectivement au recto de la carte postale Maria Botchkareva[2] debout au premier plan. Elle avait fondé, au printemps 1917, le 1er bataillon féminin de la mort[3] combattant pour le Tsar.

Elle est surnommée Yashka en Russie. En France, la presse de l'époque parle de «La Jeanne d'Arc russe».

Son bataillon n'a été engagé qu'une seule et unique fois, les 8 et 9 juillet 1917 à Smorgon en Biélorussie. Engagement qui se conclut par un désastre mortifère et inutile. Botchkareva s'en sort de justesse, avec une «commotion cérébrale».

La carte postale de Jeanne Grenier précise que Maria Botchkareva a déjà été blessée, et que le deuxième bataillon est en cours de formation.

Il y a probablement une confusion : les bataillons féminins ont - a priori - tous été formés au printemps 1917.

Cette carte a donc été écrite peu de temps après la bataille de Smorgon, et probablement avant octobre, moment où Botchkareva, fervente tsariste orthodoxe, n'est plus en odeur de sainteté. On peut douter qu'après cette date, elle ait pu faire publiquement l'objet de l'admiration que suppose la carte postale.

L'allusion de Jeanne Grenier à «quelques lâches», concerne évidemment les bolcheviques qui sont en train de prendre le pouvoir dans l'armée russe : l'opinion est courante à l'époque puisque «L'Illustration» titrait après la bataille de Smorgon :

  • «Le bataillon des Amazones russes conduit par Maria Botchkareva. Elles donnent l’exemple aux hommes[4]»

et expliquait :

  • «Le Bataillon féminin de la mort redonnera-t-il l’élan qui sauvera l’armée russe[5] ?».

Kerenski avait d'ailleurs confié à Botchkareva la mission de

  • «faire honte aux hommes défaillants».

L'histoire de Botchkareva se termine mal, elle sera emprisonnée dès la fin de l'année 1917. Libérée, elle s'enfuit vers les États-Unis, avec l'idée d'y trouver des financements pour l'armée blanche d'Alexandre Koltchak. Elle y rencontre Woodrow Wilson, et continue son chemin vers le Royaume-Uni, où elle a des entrevues avec Churchill et le roi Geoges V, avant de revenir combattre dans l'armée blanche en question. A nouveau emprisonnée, elle est exécutée en mai 1920 par la Tcheka à Krasnoïarsk, immédiatement après son procès.

En conclusion, cette carte est une carte postale familiale rendant compte de la situation qu'une jeune femme considérée comme française (la loi russe concernant les naissances était celle du sang et non celle du sol comme ça l'est aujourd'hui en France) et extérieure aux affaires politiques internes de la Russie vivait dans son quotidien, "de l'extérieur", en simple observatrice. Cette carte peut être interprétée par certains comme une énième carte postale de propagande éditée par tous les pays belligérants, à la différence que celle-ci n'a pas cette intention et qu'elle ne sortira pas d'un milieu familial d'expatriés français. Elle a été écrite entre juillet et octobre 1917, par quelqu'un qui lit peut-être la presse à cette époque, et probablement la presse française[6].

[modifier] «une coopérative pour les Français»

La famille Grenier en 1893 à Saint-Pétersbourg. Jeanne est assise sur les genoux de sa mère.    Achille Grenier (le père de Jeanne Grenier), originaire de Bordeaux a émigré avant 1878 à Saint-Pétersbourg (cf. acte de son mariage), où il avait ouvert un salon de coiffure. Fils de menuisier, il part en Russie «pour y faire fortune». Or, le  coiffeur français y est un personnage réputé pour les élégantes russes, et ce depuis la fin du XVIIIe siècle. Achille Grenier, doué pour le commerce, ouvre donc son salon. L'affaire tourne bien, sans pour autant faire la fortune espérée… La mémoire familiale précise encore que les Grenier ne vivaient pas dans le «vase clos des expatriés», puisque la plupart de leurs amis en France étaient russes.
La famille Grenier en 1893 à Saint-Pétersbourg. Jeanne est assise sur les genoux de sa mère.
Achille Grenier (le père de Jeanne Grenier), originaire de Bordeaux a émigré avant 1878 à Saint-Pétersbourg (cf. acte de son mariage), où il avait ouvert un salon de coiffure. Fils de menuisier, il part en Russie «pour y faire fortune». Or, le coiffeur français y est un personnage réputé pour les élégantes russes, et ce depuis la fin du XVIIIe siècle[7]. Achille Grenier, doué pour le commerce, ouvre donc son salon. L'affaire tourne bien, sans pour autant faire la fortune espérée… La mémoire familiale précise encore que les Grenier ne vivaient pas dans le «vase clos des expatriés», puisque la plupart de leurs amis en France étaient russes.

Dans cet autre passage de la carte postale (On va probablement créer une coopérative pour les Français), Jeanne Vergne parle probablement du CGPIFR : Commission Générale pour la Protection des Intérêts Français en Russie, association privée créée en 1918, pour défendre le petit épargnant lésé par la révolution d'octobre, mais ça n'est pas certain[8]

Quoi qu’arrivé assez tôt (vers 1875), Achille Grenier (le père de Jeanne) fait partie d'une vague d'émigration bien identifiée de la France vers la Russie, facilitée par une alliance diplomatique et militaire entre les deux pays signée en 1890[9]. On dénombrera jusqu'à 12.000 ressortissants français, vivant principalement à Moscou et Saint-Pétersbourg, dans ce que certains appellent abruptement des «colonies»[10].

Moscou compte alors un «quartier français» autour de l'Église Saint-Louis-des-Français[11], à proximité de l'actuelle Loubianka de sinistre mémoire…

En somme un entre-soi «d’expatriés» vivant en vase plus ou moins clos  : on se marie entre français, et au final on revient au pays, que ce soit librement ou contraint et forcé.

[modifier] Humour «vache» ?

Jeanne écrit très distinctement «Batch Karova». En deux mots, avec une majuscule à "Karova", alors qu'elle sait qu'il s'agit d'un nom de famille qui s'écrit d'un seul jet.

Il faut souligner que la lettre est écrite entre parfaites bilingues franco-russes. Et que «Karova» est une transcription de «корова», c'est-à-dire : «vache»…[12]

Nous n'avons pas de raison de douter de l'admiration de Jeanne pour «Un pays qui a des femmes si courageuses [qu'il] ne peut pas périr». C'est à rapprocher des considérations habituelles sur « l'âme slave » ou le « peuple russe ». Mais on est en droit de sentir une pointe « d'arrogance française » caractéristique.

Bref, il n'est pas à exclure qu'elle soit en train de se moquer de l'apparence de Maria Botchkareva…

[modifier] Retour en France

En 1917, cela fait trois ans que Jeanne est seule avec son fils Francis à Sablino ou à Saint-Pétersbourg. En effet, Auguste (son mari), qui a toujours la nationalité française a été mobilisé dès 1914. Ayant probablement voyagé via Odessa et la Méditerranée, il fabrique des moteurs de chars-d'assaut pour Renault-Billancourt. Bref, Jeanne est dans la situations de millions de femmes en Europe : elle doit se débrouiller toute seule. Son trait d'ironie dans ce contexte, est quand même signe d'une résilience personnelle remarquable.

La mémoire familiale précise :

  • La révolution d'octobre la contraindra à quitter son pays, son domicile, ses biens, et ses amis, et de prendre le bateau pour un pays qu'elle ne connaît que par son imagination.
  • [Jeanne Grenier] prend le bateau avec son fils âgé de trois ans : un mois de traversée jusqu'à Londres. Leur bateau est le seul rescapé des trois bateaux partis de Russie, les autres ont été coulés par les bombardements.
  • Ils parlaient russe couramment puisque ils sont tous nés là-bas… Ils aimaient la Russie comme leur propre pays et ne pouvaient pas être du côté des révolutionnaires, qui les ont pillés et expulsés. Tous se sont retrouvés déracinés en France.
  • Elle repose en Seine-et-Marne, à Fleury-en-Bière, dans le caveau familial, avec son mari, Auguste, et son fils, Francis. Francis est le «petit» dont il est question dans la carte postale, pour qui sa maman craint de manquer de lait.

[modifier] Ironie du sort ?

Auguste le mari de Jeanne, rencontre des militants communistes dans l'usine de Billancourt ou après.

Nous le retrouverons après la Seconde Guerre mondiale, auto-constructeur de sa toute petite maison du Guichet, à Orsay. À rebours de ce qu'on pourrait imaginer en considérant son parcours, il y est conseiller municipal communiste…


[modifier] Notes et références

  1. Françoise Tailleur est alors déjà partie de Saint-Pétersbourg pour Nice, où probablement vivait Fortuné Maccario, un cousin plus ou moins éloigné de son gendre. Voir : acte de décès de Stanislas Miszkowski
  2. Maria Botchkareva sur Wikipédia.
  3. le 1er bataillon féminin de la mort sur Wikipédia (en).
  4. Yashka Journal d’une femme combattante – Stéphane Audoin-Rouzeau – Armand Colin - Introduction
  5. L’Illustration, 21 juillet 1917.
  6. Le frère de Jeanne Grenier était retenu prisonnier dans un camp allemand et son mari avait lui aussi été appelé mais en tant que mécanicien à Billancourt ; la presse donnait des nouvelles du front, des soldats et de tous ceux qui ont été engagés dans cette "Grande Guerre"
  7. "Dictionnaire de la conversation et de la lecture" (volume 6). Léonard, coiffeur de la reine Marie-Antoinette, s'exile en Russie et y fait connaître la coiffure française, qui va se développer de plus en plus au XIXe siècle.
  8. Jeannesson Stanislas. La difficile reprise des relations commerciales entre la France et l'URSS (1921-1928). In: Histoire, économie et société, 2000, 19ᵉ année, n°3. pp. 411-429. Persée.fr Gerbod, Paul. “Note Statistique Concernant La Présence Française En Russie Au XIXe Siècle.” Cahiers Du Monde Russe Et Soviétique, vol. 33, no. 1, 1992, pp. 121–129. JSTOR, JSTOR, www.jstor.org/stable/20170811.
  9. Gerbod Paul. D'une révolution, l'autre : les Français en Russie de 1789 à 1917. In: Revue des études slaves, tome 57, fascicule 4, 1985. Aspects des relations intellectuelles entre la France, la Russie et l'U.R.S.S., sous la direction de Robert-Henri Bautier, sous la direction de Robert-Henri BAUTIER. pp. 605-620. Persée page 615
  10. Les Français de Moscou et la révolution russe (1900-1920) - Sophie Hasquenoph - Champ Vallon, 2017 : Au début du XXe siècle, les Français de Moscou constituent une colonie riche, dynamique et bien intégrée. Industriels et gros négociants participent à la modernisation de la Russie, encouragés par l'alliance franco-russe de 1893-1894.
  11. Église Saint-Louis-des-Français de Moscou dans Wikipédia
  12. La prononciation du «о» cyrillique dépend de sa position dans le mot, et subit aussi des variations régionales suivant l'accent du locuteur. On peut efficacement s'en convaincre en allant écouter la prononciation de «корова» dans Google-Traduction : une oreille francophone entend distinctement «karova» et pas du tout «korova».
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